L’abbé Armand Blanchebarbe

Passeur d’âmes, passeur d’hommes

Claudine Kester-ElGhozi

La famille Blanchebarbe est l’une des plus vieilles familles de Lorry-lès-Metz. On trouve en 1666 un Dominique Blanchebarbe identifiable, vigneron, sur un acte de baptême dans le registre paroissial de 1636 à 1688, les feuilles sont dans un état critique, mais on peut distinctement repérer le patronyme.

blanchebarbe

« … blanchebarbe [fils ou fille à]… [César] blanchebarbe… et jeanne bonniez ses père et mère vi- gneron à…. prt [présent] mois [il a eu] pr parain dominique blanchebarbe ieusne [jeune] fils et p[marraine martine bonniez]… la paroisse de Vigneulle. [Rousselot curé] de [Vouippy et] de Lorry. La marque de dominique blanchebarbe. La marque de Martine bonniez. »

À Lorry-lès-Metz, à part un François Blanchebarbe milicien en 1693, les Jean, François, Louis et Nicolas (qui a en 1721 des jumeaux, Antoine et Barbe qui survivront, fait exceptionnel pour l’époque) sont vignerons, propriétaires ou tra- vaillant dans les vignes familiales. À partir de 1736, plus de Blanchebarbe dans le village, on les retrouve dans les registres paroissiaux à partir de 1834.

À Vigneulles, à partir de 1672 les registres pa- roissiaux recèlent des Dominique, Louis, Jean Blanchebarbe. À signaler que Louis, en 1784, était propriétaire (vigneron) et maire de Vigneulles (registre paroissial de Vigneulles 1780- 1808).

En 1878, tout le Pays messin est infecté par le phylloxera et les Allemands de l’Annexion or- donnent l’arrachage de la globalité des plants de vigne et l’implantation d’autres cultures après trois ans de jachère. Donc en 1879, les Blanche- barbe abandonnent la vigne, mais pas la culture.

C’est dans cette famille si attachée à la terre lor- riotte, que l’abbé Armand Blanchebarbe, naquit le 14 janvier 1901 au 85 Grand’Rue à Lorry-lès- Metz de Louis Blanchebarbe et Élisabeth Barthe.

Elisabeth Blanchbarbe, André 4ans, Louise 12 ans, Armand 15ans, mais 1916

Acte de naissance d’Armand Blanchebarbe, le 14 janvier 1901.

Il est l’aîné de 3 enfants ; suivent Louise, de 3 ans plus jeune et André, le petit dernier né 11 ans après lui.

Il choisit la voie religieuse et le 17 juillet 1927 il est ordonné prêtre, nommé vicaire au quartier du Sablon de Metz le 3 septembre de la même année. De janvier 1928 à juillet 1930, il part faire des études de théologie à Rome. Le 1er sep- tembre 1931, après un séjour familial à Lorry-lès- Metz, il est nommé desservant à Gravelotte et la cure lui reviendra peu après. Il monte une cho- rale paroissiale en 1932.

La chorale de Gravelotte

Extrait registre de délibérations du conseil municipal de Lorry-lès-Metz. Accord du sursis d’incorporation d’Armand Blanchebarbe.

Pour mener ses études à bien, il bénéficie d’un sursis en 1921 renouvelé quatre fois jusqu’en 1926 pour achever ses études. Il ne sera astreint à aucune obligation militaire, versé dans les services au- xiliaires, affecté à la 6section d’infirmiers militaires, classé dans l’affectation spéciale au titre des cultes, il est démobilisé le 25 juin 1940. Il n’a curieusement jamais effectué de service militaire, mais…

Extrait du registre de délibérations du conseil municipal de Lorry-lès- Metz. Accord du sursis d’incorpo- ration d’Armand Blanchebarbe.

Alors qu’il gère tranquillement son ministère et sa chorale, la guerre éclate. Patriote francophile ayant rallié la France Libre dès le 18 juin 1940, il est expulsé, comme beaucoup de Lorrains, le 12 no- vembre 1940 à Foix, alors que son jeune frère André est expulsé le même jour de Lorry-lès-Metz avec sa femme Valentine et sa fille Anne-Marie à Montréal, puis Montaut.

Article du Répiblicain Lorrain du 11 novembre 2020. Photo prise en 1942 à Pamiers (Ariège). Les flèches identifient Marie-Louise et Armand.

Article du Républicain Lorrain du 11 novembre 2010. Photo prise à Pamiers (Ariège)

en mai 1942. Les flèches désignent Marie-Louise et Armand.

Très famille, il rejoint son frère André, sa femme et leur fillette, en Ariège, et veille sur sa sœur. Il est affecté par l’évêché de Pamiers à la chapelle Saint-Jacques de Foix, en tant que chapelain et s’occupe des réfugiés lorrains du secteur de Gorze.

Son neveu se rappelle « À quelques kilomètres de chez nous [Montaut], à Foix, était réfugié la sœur et le frère de mon père, l’abbé Blanchebarbe, bien connu des réfugiés, car il leur rendait souvent visite, quelquefois avec l’évêque de Metz, monseigneur Heintz. »

Or, le clergé mosellan se trouve confronté à une chose stupéfiante et impensable, la pratique de la religion dans le Sud-Ouest qui n’a rien à voir avec la ferveur catholique des gens de l’Est. Il se retrouve dans des terres où la ruralité est indif- férente aux traditions chrétiennes. C’est le choc des cultures religieuses ! Très peu de locaux vont

aux offices et cela entraîne rapidement un peu de laxisme chez certains nouveaux arrivants, surtout les jeunes.

L’abbé Blanchebarbe écrit en avril-mai 1941 :

« Les groupes sont très éparpillés, assez éloignés les uns des autres et fort peu importants chacun. Cette dispersion est une grande difficulté. ». Les parois- siens d’un même village sont dispersés, souvent dans un rayon de 100 km. « Le grand malheur c’est qu’on n’ait pas pu regrouper nos déracinés en paroisses et en commune avec offices lorrains et surtout un prêtre lorrain pour leur prêcher chaque dimanche. L’isolé est perdu. Le groupe, le rattaché, est sauvé ; aussi je multi- plie les visites et les prédications autant que je puis… » Cela pose un problème à l’Église, car elle juge que

« Les jeunes restent à l’écart et sont exposés aux pro- blèmes du milieu du travail, du flirt, du désœuvrement en hiver surtout là où il n’y a pas de curés mosellans. »

cros irene
Irénée Cros, photo extraite de Hommage à Irénée Cros – 1887-1943, édité à Foix en 1944

(Mgr Schmit.) D’ailleurs Armand Blanche- barbe enfonce le clou : « Le flirt est le grand danger pour le jeune Lorrain… cela n’aboutit ja- mais au mariage, car nos Lorrains veulent retour- ner chez eux et les jeunes filles du pays veulent rester chez elles. ». Le clergé exhorte donc sans relâche les parents à veiller particulièrement sur leurs enfants.

Mgr Heintz essaye d’entretenir l’espoir :

« L’Église a sa mission, le prêtre son rôle à jouer dans cette crise mondiale. Il y a le devoir de l’espérance, de l’optimisme ». Il songe à ouvrir un séminaire réservé aux jeunes mosellans, ce qu’il ne concrétisera pas, les séminaristes seront donc dispersés dans les séminaires locaux avec pour consigne de se plier parfaitement à la règle qui y est en vigueur. L’évêque essaye de restructurer un peu le réseau religieux en englobant les communautés religieuses, les orphelinats.

Si la population du Sud a reçu avec une grande générosité les expulsés de l’Est, elle n’est pas for- cément accueillante religieusement, les prêtres mosellans parlent « d’affreuse indifférence religieuse », même de « retour au paganisme ». Cette région a été négligée par les desservants catholiques. Les républicains espagnols anticléricaux fuyant Franco et le politiquement marqué à gauche de la région, à doctrine laïque prônant parfois l’athéisme, renforce cette indifférence. L’abbé Blanchebarbe rapporte que des prêtres se font insulter par les enfants et les jeunes gens et cite les propos d’une résistance (MUR) créé en janvier 1943 en Ariège et multiplie les activités clandestines. Il héberge constamment des personnes recherchées par la Gestapo.

Ces deux hommes-là ne pouvaient que s’entendre malgré leurs caractères différents, réunis qu’ils sont par une volonté

farouche de rendre à la France sa liberté, sa fierté. Dénoncé, Calmette sera abattu d’une balle dans la nuque chez lui, d’où il n’a pas fui, pour faire disparaître des documents compromettants. C’est Armand Blanchebarbe qui reprendra son poste de chef de la Résistance sans hésitations, en tant que chef du secteur de Foix du réseau Marie-Odile.

Le chapelain de Saint-Jacques

commerçante : « bande de Lorrains avec leur idiot de curé ! »

Autre sujet sensible, certains ter-

Irénée Cros, photo extraite de Hommage à Irénée Cros – 1887-1943, édité à Foix en 1944.

parle avec émotion de cette ami- tié lors de l’hommage funèbre du 1er octobre 1944 qu’il rend à

ritoires sont aussi partagés entre catholiques et protestants, la cohabitation se passe plutôt bien, mais hors de question de mixité dans les fréquentations.

C’est donc à Foix que l’abbé va commencer ses actes de résistance.

Il se lie d’amitié avec Irénée Cros (1887-1943), alias Calmette, qui a construit autour de lui un noyau d’amis fidèles et sûrs au service de la Ré- sistance. Cross en devient le meneur. À 56 ans, il est chef départemental des Mouvements unis de

son compagnon lors d’une cérémonie du Mou- vement de libération nationale dédiée à Iré- née Cros :

« Irénée Cros fut le chef et le héros de la Résistance en Ariège. Il fut aussi un ami d’un dévouement, d’une loyauté rares et indéfectibles.

Retracer dans un aperçu clair et concis les origines et l’épanouissement de cette amitié, mettre en relief le ca- ractère moral, la personnalité du chef dans le cadre de l’activité clandestine au sein de la Résistance, rendre un hommage mérité au suprême sacrifice du Héros, est pour celui qui s’honore d’avoir été le confident presque quotidien de ce grand Français un devoir sacré, un té- moignage impartial à la vérité.

L’amitié qui nous lia l’un et l’autre est née de la Résistance même et c’est peut-être un de ses aspects les plus caractéristiques que les Français qui, la veille encore s’ignorait totalement, bien plus, s’opposaient foncièrement par la diversité de leurs convictions phi- losophiques, par leurs tendances politiques et morales et leur appartenance aux contrées les plus diverses du sol français, se rencontrèrent, se comprirent et s’en- traidèrent dans la poursuite d’un même idéal : la Libération de la Patrie, la lutte contre l’envahisseur et l’ennemi.

Notre amitié fut aussi le fruit d’une sympathie mutuelle, conçue d’emblée dès la première rencontre et issue de l’intuition réciproque de l’affinité d’âme et de la grande et difficile tâche à réaliser en commun.

Cros eut parmi les membres de la Résistance des amitiés plus marquantes, des collaborations plus efficaces, plus précieuses, il n’en eut certainement pas de plus sincère.

La nôtre fut comme la fusion de deux âmes : l’âme ariégeoise plus réaliste, passionnément éprise de la liberté, de l’indépendance et des intérêts du pays ; l’âme lorraine plus idéaliste, pétrie d’amour pour tout ce qui touche à la grandeur et au rayonnement de la civilisa- tion française et chrétienne.

Il y eut dans cette fusion comme un échange, un épanchement profitables aux deux amis ou plutôt il se créa entre eux une âme commune plus forte, plus ardente, plus réalisatrice dans l’accomplissement des tâches quotidiennes de la Résistance et la Libération de la France.

Le chef marquait cette âme commune par l’apport de ses connaissances techniques, son bon sens plus rassis, son expérience plus complète des hommes et des choses. L’ami du chef l’animait de son enthou- siasme, de cette logique dans l’action et de cette persévérance énergique dans l’effort commencé qui sont les qualités héréditaires de la race et du caractère lorrain.

Cette âme commune fut animée surtout de la résolution inflexible de ne jamais accep- ter la défaite de la France comme un fait accompli et de lutter, s’il le fallait, jusqu’à la mort contre l’ennemi et l’envahisseur. Elle ne se courba jamais sous le joug de l’es- clavage que la propagande allemande distillait goutte à goutte dans l’esprit des Français dans l’espoir de germaniser le génie français et de le rallier à l’idéologie nazie. Elle fut au contraire l’inspiratrice des réalisations fécondes de la Résistance. Aux jours de succès et de victoire elle vibrait d’une joie doublée par l’amitié, de même qu’aux jours sombres, aux jours de casse, elle devenait un réconfort puissant mainteneur d’espérance en la victoire finale et définitive. L’amitié a été définie par Cicéron comme l’identité d’un même vouloir et d’un même non vouloir par rapport aux mêmes questions. “Idem velle, idem volle, ea firma amicitia est (1)”.

(1)Avoir les mêmes désirs et les mêmes refus, c’est là précisément qu’est l’amitié solide.

Nous voulions que la Résistance fût dans l’Ariège au plus haut degré l’expression vivante, pratique, efficace de la volonté de vaincre l’ennemi et de la chasser de France. La France, nous voulions à tout prix la relever, la ressusciter, la restaurer et lui rendre son rang parmi les grandes nations. Nous voulions pour cela que la Résistance sût pure, désintéressée, dépouillée d’in- térêt particulariste et d’ambition politique. Nous ne voulions pas qu’elle fût entachée d’esprit de profit, de partisanerie, de politicaille si préjudiciables aux intérêts de la France.

Nous voulions aussi qu’elle durât après la victoire pour restaurer nos institutions nationales, les animer de cet esprit nouveau qu’incarne notre grand chef le Géné- ral de Gaulle et nous ne voulions pas que de mauvais Français ne puissent jamais la détourner de ces buts par leurs manœuvres et leurs intrigues.

Aquarelle du XVIIe siècle de la ville de Foix

De cette Résistance, voulue fermement, résolument, par la volonté renforcée de notre amitié commune, Irénée Cros fut le Chef incontesté. Par l’accord commun des Résistants, il la marqua de l’empreinte de sa forte personnalité. Les traits si nettement accusés de sa physionomie physique annonçaient déjà chez lui le caractère, la personnalité d’un chef. Du chef, il avait l’autorité, la largeur de vue, la compréhension, mais aussi la prudence, la conscience des responsabilités et surtout l’audace »…

Avoir les mêmes désirs et les mêmes refus, c’est là précisément qu’est l’amitié solide.

Donc, la chapelle Saint-Jacques de Foix devient un lieu important de la Résistance. Cet édifice (anciennement chapelle des Capucins) est une structure du XVIIsiècle dont les murs, outre la chapelle elle-même, abritaient un hospice tenu par des moines capucins. Après 1789, cet hospice devint un hôpital géré par la Ville et tenu par les Sœurs de Nevers.

La chapelle possède de façon anodine, une seule entrée flanquée de deux colonnes et d’un fron- ton triangulaire. Mais, par une porte intérieure et en suivant quelques couloirs, on accède à l’hô- pital, ce qui permettait, par une autre sortie, de rejoindre discrètement le chemin de l’Espagne. Elle va devenir un haut lieu de la Résistance. Tous les jeunes gens se précipitaient pour s’y confesser et curieusement, disparaissaient, comme avalés par les bouches de l’Enfer à cause de la noirceur de leurs péchés, alors que certains en ressortaient vêtus d’une soutane tombée du Ciel.

Cahpelle Saint-Jacques Foix

De ses actes de résistant, l’abbé ne parle pas, mo- destie oblige. Mais lors de l’éloge funèbre de son ami Irénée Cros, il raconte deux anecdotes avec suffisamment de détails pour que l’on soit sûr qu’il y a participé activement :

« Dans tous les secteurs de la Résistance, il [Irénée Cros] paya non seulement de son temps, mais de sa personne. Aux heures difficiles des passages en plein jour, aux endroits les plus en vue et les mieux contrôlés par les agents de la Gestapo et de la Feldgendarmerie, il était présent lui-même comme chef qui donne l’exemple par son courage et son mépris du danger.

Le 2 juillet 1943, 18 séminaristes de Nancy conduits par une vaillante Lorraine, N…, arrivaient à Foix sac au dos pour le passage en Espagne. Toutes leurs ap- parences trahissaient leur dessin à l’ennemi vigilant des deux côtés du pont de l’Ariège. Après avoir longtemps erré par la ville, ils aboutissent enfin au château de Bouychères. On prévint la Résistance. Deux heures après, ils s’acheminaient depuis Bouychères à travers la rue Delcassé, les allées de Villote où Cros les attendait devant le monument aux morts vers la route de Ferrières. Ils passèrent ainsi, en plein jour, devant deux résidences bien connues de la Gestapo, vers l’Espagne. On avait eu chaud, car au passage, tous les habitants de Ferrières étaient sur leurs portes. »

Plan de Foix, trajet des séminaristes de Nancy

Annie Cazenave, docteur en histoire, fait men- tion de cet épisode en ces termes : “C’est le réseau dont faisait partie Dubié, du restaurant ‘Les charmilles’ à Saint-Paul de Jarrat. Lorsque ce dernier fut arrêté et déporté, l’étape avait été déplacée à Bouycheres d’en bas – au-dessus de Montgaillard – (très astucieux : un vieux chemin partant de cette propriété et longeant la voie ferrée permettait d’éviter la route, gardée). En particulier, tout un groupe de séminaristes en soutane y a été hébergé, et a enterré ses soutanes dans le pré à côté, avant de partir, de nuit, et rejoindre l’Espagne par l’Andorre… Par ailleurs, l’abbé a envoyé des gar- çons dans les maquis, l’un d’eux a épousé une Ariégeoise : j’ai son témoignage.

Au mois de novembre, 6 aviateurs anglais, les précieux squadronleaders ou chefs d’escadrille conduits cette fois par l’héroïque Anglaise X…, arrivaient en gare de Foix. La Résistance au complet et un scout de France les attendaient mêlés aux agents de la Gestapo. Le train stoppe. Tout le monde passe sans difficulté dans le brouhaha de la sortie. À la porte d’entrée de la gare stationnait une voiture de la Gestapo. Les Allemands arrivent en même temps que nous et se retrouvent face à face avec notre groupe. On parle français à haute voix, on fume des cigarettes anglaises, on s’efface po- liment devant les Feldgendarmes : “Messieurs les Allemands, passez les premiers”, et on disparaît dans la nuit.

Voilà deux épisodes parmi tant d’autres où figurent les noms désormais légendaires, de Cros, Peyrevidal, de N…, X…, Y… et Z… »

Groupe de résistants en route vers l’Espagne. Armand Blanchebarbe avec son béret
Groupe de résistant en route par l’Espagne

Dans la première anecdote que raconte l’abbé Blanchebarbe, le trajet emprunté par les sémnaristes peut être facilement suivi, à partir de Bouychères où ils ont curieusement atterri avec leur guide lorraine et de là, durent remonter à Foix. Les Résistants ont récupéré le groupe du côté du cours Bouychères, traversé le dangereux Pont Vieux, emprunté la rue Théophile Delcassé en pleine vieille ville, jusqu’aux Allées de Villote, une belle avenue certainement très animée, pourvue d’un large terre-plein central pour rejoindre le monument aux morts, au bout des Allées, où Irénée Cros attendait la petite troupe.

Redescendus par Ferrières-en-Ariège en passant devant les deux maisons abritant la Gestapo, dont l’une verrouillait l’accès à la route du Sud, ils filèrent vers l’Andorre et l’Espagne en suivant une voie ferroviaire. Les attendaient environ 70 km de montagne avec un dénivelé de 1 500 m !

La villa Lauquié au sud de la ville, siège de la Gestapo.

Nul doute que ce « on », indépendamment d’Irénée Cros, englobe aussi l’ecclésiastique. Ces actions étaient plus que dangereuses, nécessitant un grand courage et un grand sang-froid. Il possédait donc de faux papiers sous le nom d’Albert Bigerel, ecclésiastique, réalisés à Grenoble en janvier 1942, puis à Villeurbanne en 1944, dont un acte de naissance plus vrai que nature ! Mais, rapidement Armand Blanchebarbe fut repéré par les Allemands et recherché. Il ne dut même son salut qu’à une fuite précipitée en pleine nuit jusqu’à Lyon où il trouva refuge.

Son neveu raconte « Il faisait beaucoup de Résis- tance, au nez et à la barbe des Allemands, jusqu’au jour où il fut recherché par la Gestapo. Nous l’avons caché quelque temps pendant la nuit. La journée, il partait se cacher dans les bois, cherchant des champignons, mais surtout pour ne pas mettre sa vie en danger. Il faisait passer des soldats anglais en Espagne. »

Armand Blanchebarbe est un organisateur ma- jeur d’une filière d’évasion vers l’Espagne : il fait partie du réseau Marie-Odile.

Étienne Nicolas, curé de Lorry-lès-Metz, qui pro- nonça son absoute, rappelle : « Nombreux furent les aviateurs anglais de la RAF parachutés en France ou abattus, qu’il fit passer en Espagne, tout comme ils furent nombreux les jeunes Français, parmi lesquels beaucoup de séminaristes lorrains, qui voulaient re- joindre l’Angleterre ou les Forces françaises libres, qu’il convoya de Toulouse où il allait les prendre en charge jusque vers les cols pyrénéens où il les confiait à des passeurs montagnards… »

Dans une interview télévisée tournée dans la cathédrale de Metz par les Anglais, il est dit qu’il collaborait avec le réseau Marie-Claire, ramification du réseau Marie-Odile où offi- ciait Mary Lindell, dite Marie-Claire, un personnage rocambolesque. Ce réseau exfiltrait des aviateurs anglais vers l’Angleterre via Ruf- fec (en Charente) et l’Espagne. Elle dit de l’ab- bé, surnommé « Bob » qu’il était brave jusqu’à l’inconscience. Le chanoine raconte là un inou- bliable souvenir lorsqu’ils avaient tous les deux réalisé qu’il y avait un traître dans le réseau Marie Claire… « Marie-Claire alors, je ne savais pas qu’elle était armée, elle sortit de sa poche droite un révolver et de sa poche gauche un autre révolver, elle se planta devant lui, elle lui a mis l’arme presque dans la figure en lui disant si tu révèles quelque chose, tu vois, celui-là, si celui-là ne t’attrape pas, celui-là ne te ratera pas, tu peux en être sûr. Il s’est fait tout petit, vous savez, tout petit ! Je l’ai beaucoup admi- rée, elle avait beaucoup de sang froid surtout, et pour une femme, mais pour une femme, c’était un grand homme que Marie-Claire ! »

Armand Blanchebarbe mime le geste de Marie-Claire. Extrait de vidéo.

Armand Blanchebarbe mime le geste de Marie-Claire. Extrait de vidéo.

Il restera dans le Réseau Marie-Odile du 1er octobre 1942 au 30 septembre 1944 où il arrête son activité dans la Résistance à cause de la politique qui tourne à la politique politicienne et reprend

son identité. Et le 15 avril 1949, il est dégagé de toutes obligations militaires.

Après avoir quitté ses activités de résistant, il a la possibilité de rentrer en Lorraine et le 10 novembre 1944.

Il revient s’occuper de ses paroissiens grave- lottins et constate avec désolation que l’église Saint-Léonard du village est en ruines. Même le clocher, ayant servi de mirador allemand, n’a pas été épargné par le général Patton qui le rasa. Malgré l’état dangereux du bâtiment et contre les recommandations épiscopales, l’abbé organi- sa une confirmation en 1946.

Il se bat pour une restauration diligente de l’église, et, connaissant Robert Schuman, son presque voisin – il habitait Scy-Chazelles –, il lui demande un coup de pouce dans l’avancement des dossiers. Ce dernier demande des subven- tions qu’il obtiendra rapidement.

L’inauguration aura lieu le 11 septembre 1949 : les paroissiens sont très fiers de leur église re- construite par Monsieur Vasser, ornée par les sculptures en pierre savonnaire de George Acker et illuminée par les vitraux de Nicolas Unterstel- ler. Monsieur le Curé assumera sa cure jusqu’au 21 avril 1950.

L’église de Gravelotte.

En 1957, l’abbé Blanchebarbe, est invité, quinze jours à Londres, tous frais payés, avec sa sœur – qui avait coopéré à l’action de son frère – par la Royal Air Force Escaping Society avec Joëlle Jan- son. Cette invitation était formulée pour lui té- moigner toute la reconnaissance qui lui était due et l’honorer pour son action en faveur des aviateurs de sa Magesté.

Il apparaît dans le journal Arkansas catholic du 26 juillet 1957 en tant que « French priest who aided airmen in war being, feted ».

De 1950 à 1967, il est archiprêtre à Vigy puis à Saint-Vincent de Metz. Le 12 décembre 1958 nommé chanoine honoraire de la cathédrale de Metz, il devient doyen du Chapitre de la cathé- drale de Metz, exorciste du diocèse en 1977.

Le 28 avril 1981, il décède, inhumé le 30 suivant dans le cimetière de Lorry-lès-Metz. Il a 80 ans

et 54 ans de prêtrise. Sur sa tombe, trois mots : Armand Blanchebarbe, prêtre.

Anne Cazenave écrit : « L’abbé Blanchebarbe a lais- sé un souvenir vivace à Foix. Il est même cité dans un livre, en espagnol, sur les guérilleros… c’est dire ! ».

L’abbé Blanchebarbe a reçu de nombreuses distinctions récompensant son courage.

Il aurait sauvé, grâce à son réseau avec son ami Irénée Cros, 425 Britanniques, Australiens, et Américains ainsi que des pilotes.

  1. Arkansas catholic : hebdomadaire et publication officielle du Roman Catholic Diocese à Little Rock fondé en 1911 toujours en

    parution aujourd’hui.

  2. Fête organisée pour le prêtre français qui a aidé les aviateurs pendant la guerre.

Les papiers d’Albert Bigerel

Acte de naissance Bigerel
Carte identité de Bigerel

Les papiers d’Armand Blanchebarbe

Carte de combattant volontaire
Carte de combattant volontaire
de la Résistance.

Attestation d’appartenance
aux Forces Françaises Combattantes, réseau Marie-Odile.
Carte de combattant.
Carte de membre
du Comité départemental
de la libération de l’Ariège.
 

Voyage à Londres

Lettre d’invitation à Londres.

Document souvenir

Les hommes qui ont sauvé le monde

« La gratitude de tous les foyers sur notre île, dans notre Empire, et certainement partout à travers le monde, sauf dans les demeures des coupables, s’adresse aux aviateurs Britanniques qui, nullement ébranlés par les obstacles à franchir, infatigables face au défi constant et au danger mortel, parviennent à inver– ser le cours de la guerre mondiale par leur promesse et leur dévouement. »

M. Winston Churchill, Premier ministre, devant la Chambre des Communes le 20 août 1940.

En l’Honneur Immortel et avec une gratitude éternelle à nos pilotes de chasse dans la bataille de l’Angleterre et à tous les grades de tous les commandements de la Royal Air Force, 1939– 1945.

(À la demande de la Royal Air Force cet hommage est volontiers

étendu à l’ensemble des membres du Royal Observer Corps.)

« 62 personnes Français et Françaises qui ont risqué leur vie pendant la guerre 39/45 pour aider les aviateurs alliés à regagner la Grande-Bre- tagne, ont été invités à Londres pour deux semaines. Joëlle Janson et M. l’Abbé Blanchebarbe qui joua un rôle important dans de nombreux sau- vetages portent une couronne, le 15 juillet 1957 » – RAF Londres.
distincttion

 

 

Les distinctions de l’abbé Blanchebarbe

  • Attestation de l’appartenance au réseau Marie-Odile
  • Médaille de la Résistance (15 juillet 1946)
  • Médaille militaire (23 mai 1952)
  • Croix de guerre 1939/1945, étoile d’argent (29 novembre 1950)
  • Royal Air Force Distinguish Cross (1957)
  • Pour honorer sa mémoire, une rue a été baptisée à son nom à Gravelotte le 8 mai 2018 :Rue Armand Blanchebarbe 1931-1950 Passeur résistant

     

     

    Attribution de la Croix de guerre.
    Inauguration de la rue Armand-Blanchebarbe à Gravelotte.

    Sources

  • L’église mosellane écartelée, Philippe Wil’outb, Éditions des Paraiges.
  • Registres paroissiaux de Lorry-lès-Metz
  • Registre de délibérations du conseil municipal de Lorry-lès-Metz
  • Fonds documentaire de la famille Dorckel
  • Site Internet de La Dépêche – www ladepeche.fr
  • https://ariegeois.fr, Hervé Loubet
  • Anne Cazenave, docteur en histoire
  • L’Écho-Dimanche, 25 avril 1982

  • Vidéo YouTube, youtube.com/watch?v=aZg- MAZFrU6A

Les documents de cet article sont issus des fonds des familles Blanchebarbe et Dorckel.

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